Mon monde

« strange things did happen here »

Comment décrire le choc ? Comment décrire l’horreur ? Ou encore l’angoisse ? La frayeur ? Comment décrire ce sentiment qui nous a tous retournés ? « Tchernobylisés », adjectif qui nous décrit si bien et que j’ai un jour lu dans un roman de Justine Lévy ? C’est pour ça que j’écris, « non pas une lettre, ni même un journal intime. Non. Simplement écrire. Comme on respire. Pour vivre. » (Pierre Bottero) Et d’ailleurs, je vais vous faire un article un peu spécial, parce que c’est dur de mettre des mots sur ce qui nous traverse, c’est difficile de décrire un choc, c’est délicat de trouver les mots justes. Même s’ « il est plus aisé de confier aux mots qu’aux paroles ce que l’on a à dire. » (Pierre Lagier) Alors, après quatre ans de récolte de citations à travers tous les romans que j’ai pu lire, tous les films que j’ai pu voir, toutes les chansons que j’ai pu écouter, je vais utiliser celles que j’ai sélectionnées pour appuyer mes propos.

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« Écrire, c’est porter plainte » (Frédéric Beigbeder), et c’est pour cette raison qu’aujourd’hui, je tape frénétiquement sur mon clavier, depuis ma petite chambre d’adolescente retrouvée pour les vacances. Car oui, je ne suis qu’une étudiante, de retour chez ses parents pour se reposer après quelques jours intenses de partiels. Et c’est mercredi que je passais le dernier, mercredi matin. « Tous les matins du monde sont sans retour » (Pascal Quignard), celui-là particulièrement. Quand je me suis assise à ma table vers 9h20, quand j’ai regardé le sujet et poussé intérieurement un cri de désespoir, quand j’ai joué avec la coccinelle jaune qui se baladait sur ma table, quand j’ai été si heureuse de voir que T. arrivé plus d’une heure en retard (et toujours en retard, quand ce n’est pas absent) n’a pu venir passer son partiel, jamais je ne me serai doutée que ce serait mes derniers véritables moments insouciants pour les jours à venir. Un peu avant midi, j’ai quitté la salle. J’ai rallumé mon portable. Descendu les escaliers pour aller à la cafétéria. J’ai commencé à recevoir les notifications habituelles du Monde, du Hufftington Post, de BFMTV et autres médias. « Fusillade à Charlie Hebdo ». Je n’ai pas immédiatement réagi. J’ai envoyé un message à ma mère pour lui dire comment s’était passé l’épreuve. J’ai acheté de quoi manger. Je me suis installée. Et j’ai lu un article tout autre sur un sujet que j’ai aujourd’hui oublié. Je suis ensuite rentrée. J’ai préparé mes affaires car je rentrais chez moi le soir après avoir fait les soldes en famille à Lille. C’est seulement quand j’ai retrouvé mes parents et qu’on en a un peu discuté que j’ai véritablement réalisé. En fait, j’ai mis un après-midi entier à réaliser. Jusqu’ici je n’avais pas vraiment saisi à quel point ce monde est « globalement barbare » (Enki Bilal). Évidemment, je savais qu’il y régnait beaucoup d’horreur, de crimes commis en toute impunité, de gens malveillants qui cherchaient à faire de lui leur unique terrain de jeu soumis à leurs propres règles.

Il est bientôt une heure du matin. Déjà deux heures que j’essaie d’écrire cet article. De vous raconter la manière dont j’ai vécue l’événement. Mais c’est dur. Vous savez, j’ai mal là. Vous savez, au cœur. J’ai mal au plus profond de moi. « J’ai la vie qui m’pique les yeux, j’ai mon p’tit cœur qu’est tout bleu, dans ma tête j’crois bien qu’il pleut, pas beaucoup, mais un p’tit peu » (Renaud)

Ils les ont tués. De sang froid. Ces 17 victimes. Ces 17 personnes humaines. Ces 17 sourires. Ces 17 regards donnés sur le monde. Ces 17 personnalités. Ces 17 personnes comme toi et moi. « Les animaux d’une même espèce ne luttent jamais à mort : le vainqueur épargne le vaincu. L’espèce humaine est privée de cette protection. » (René Girard) Car il y a des cons qui sous prétexte qu’on les combat avec des mots, avec des dessins, avec des chansons, sous prétexte qu’on pense différemment, sous prétexte qu’on n’est pas comme eux, estiment devoir répliquer en faisant couler le sang, au nom d’une religion qui n’a pourtant rien à voir avec eux, qui ne les représente pas. Mais tout le monde le sait « vivre, c’est courir des risques. » (Paulo Coehlo) Et surtout Cabu, Charb, Tignous et Wolinski le savaient mieux que personne. Mais ils n’avaient pas peur, car « ceux qui ont peur de la mort ne sont pas des gens curieux » (Frédéric Beigbeder), et leur regard sur le monde était si ouvert, et critique, envers tous, contre tout. Et ils savaient qu’ils étaient une menace car leurs dessins pouvaient devenir des prises de conscience parmi les plus fermés d’entre nous. Et ils savaient donc aussi qu’ils étaient tout autant menacés, que le risque les poursuivait sans cesse. Et « je voudrais que le chagrin soit effervescent, comme ça je verserais de l’eau, et je le regarderais se dissoudre lentement » (Ondine Khayat) parce que j’ai été incroyablement touchée, et je ne suis pas sûre de tout comprendre. Pourquoi ? Comment en est-on arrivé là ? Mais à tous ces « gros enculés » (Le Gorafi) de terroristes, sachez que vous êtes seuls. Que vous êtes incroyablement seuls, parce qu’hier la France, mais également le monde entier, s’est levé. « Ce qu’il y a de fantastique avec la vie, c’est qu’elle continue. » (Frédéric Beigbeder). Ces quatre derniers jours, la France a vécu des moments de solidarité, de fraternité intenses en réponse à ces actes hautement condamnables. Tout le monde s’est mobilisé dans un même but, pour une même cause. Soutenir Charlie et les nombreux morts, se battre pour la liberté d’expression, la liberté tout court. Leur montrer que NON, ON NE SE LAISSERA PAS FAIRE. OUI, NOUS NOUS BATTRONS. « En pensant à ça, je me dis que finalement, c’est peut-être ça la vie : beaucoup de désespoir, mais aussi quelques moments de beauté où le temps n’est plus le même. C’est comme si les notes de musique faisaient un genre de parenthèses dans le temps, de suspension, un ailleurs ici même, un toujours dans le jamais. C’est ça, un toujours dans le jamais. » (Muriel Barbery) Nous étions tous ensemble, à Paris, ou en Province, Berlin ou New York, Londres ou ailleurs, réunis pour la liberté. Parce que « dans un roman, tu peux tourner les pages et recommencer une nouvelle fois et tout le monde vit une fois de plus. Ça ne marche pas dans la réalité. » (Ally Condie) Alors il faut se battre, et ne jamais cesser de se battre, et toujours croire en nos convictions.

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« Une génération est une classe d’âge qui a vécu à vingt ans un événement historique dont elle ne se remettra jamais et qui la marquera à jamais. » (Frédéric Beigbeder)

Nous n’oublierons jamais. Je n’oublierai jamais. Je resterai Charlie et tous ses morts.

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